« Nous dénonçons une situation de concurrence anormale » – Interview parue dans Le Figaro

Interview parue dans “Le Figaro Economie” du 31/03/2015

Lentschner, Keren, Letessier, Ivan

LE FIGARO. – La guerre des prix a relancé les ventes en volume l’an passé, notamment celles des grandes marques. Comment Nestlé France en a-t-il profité ?

Richard GIRARDOT. – En volume, le marché a été bon au second semestre, avec une meilleure consommation, sans vraie reprise. Mais il y a eu une dégradation en valeur, personne ne peut le nier. Chez Nestlé, ce n’est pas avec les volumes que nous analysons notre performance : nous regardons, en particulier, si l’évolution de notre chiffre d’affaires couvre l’inflation des matières premières. En 2014, cela n’a absolument pas été le cas. Nous avons écrasé nos marges pour continuer à être référencés chez les distributeurs. Ces derniers ont écrasé, eux aussi, leur marge sur nos produits, ce qui leur a permis de baisser de 7 % les prix des produits leader, comme Ricoré ou Mousline. Le pouvoir d’achat a augmenté, ce qui arrange bien les politiques. Mais il y a un effet pervers : pour compenser cet effort, les distributeurs ont augmenté les prix des produits vendus sous leurs marques propres et sont revenus nous mettre la pression tout au long de l’année en renégociant sous différentes formes, pour nous faire baisser les tarifs, financer leurs promotions ou revoir les conditions de lancement des innovations. Est-ce légal ?

Avez-vous consenti des baisses de tarif lors des négociations 2015 ?

Les regroupements de centrales d’achat et la brutalité de ces changements, intervenus en cours de négociations annuelles, nous ont mis dans une situation extrêmement délicate. La pression a été énorme, bien supérieure à nos prévisions. Globalement, nous n’avons pas du tout optimisé nos tarifs par rapport aux hausses de matières premières, de taxes et de salaires. La situation créée par ces regroupements va mettre deux ans à se stabiliser.

Quelles pratiques des distributeurs vous semblent illégales ? Allez-vous engager des procédures en justice ?

Nous dénonçons une situation de concurrence anormale : les distributeurs répercutent les hausses des matières premières pour leurs produits à marques propres, dont les prix ont augmenté de 0,4 % l’an passé ; et dans le même temps, ils exigent des grandes marques des baisses de tarifs, certains revendant nos produits à perte. C’est à l’Autorité de la concurrence qu’il appartient d’apprécier cette situation. De même, les déréférencements réguliers opérés par certains distributeurs pour obtenir de nouveaux avantages sont anormaux. Certains des nouveaux adhérents de groupements, qui se sont endettés de plusieurs dizaines de millions d’euros, pour acheter leur fonds de commerce, se plaignent eux aussi de ces déréférencements qui leur font perdre du chiffre d’affaires. Mais si un industriel engage une procédure juridique contre un distributeur, il se dévoile et prend un très gros risque : c’est un fusil à un coup. Un patron salarié de filiale de multinationale a la responsabilité de l’emploi de milliers de salariés. Il ne peut prendre le risque d’affronter un client réalisant 20 % de son chiffre d’affaires en l’attaquant en justice. Seuls les distributeurs peuvent se permettre d’incroyables déclarations : Michel-Édouard Leclerc a ainsi reconnu la semaine passée que ses adhérents continuaient « à valoriser leur patrimoine personnel » , sans que cette indécence, dans le contexte actuel de destruction d’emplois dans l’industrie agroalimentaire, émeuve personne.

Les distributeurs assurent que le rapport de forces est favorable aux multinationales et soulignent que la profitabilité des géants de l’industrie progresse…

La croissance des résultats des multinationales ne se fait pas en Europe de l’Ouest. La profitabilité de Nestlé France s’est maintenue jusqu’à fin 2014, mais à quel prix, avec quelle pression sur l’organisation ! Nous ne sommes pas dans un discours de mensonge. Évidemment, certaines matières premières baissent, mais d’autres augmentent, comme le cacao et le café. Et il ne faut pas oublier le poids croissant des taxes, des charges et des salaires. Les distributeurs le savent bien. Entre les arguments fallacieux des uns et les campagnes de dénigrement des autres, je m’interroge sur l’existence d’un lobby anti-industriels d’autant plus efficace qu’il n’est jamais dénoncé. Au contraire…

L’Autorité de la concurrence multiplie les amendes infligées aux industriels organisant des cartels. Comprenez-vous ces sanctions ?

Oui. Quand il y a non-respect de la loi, il y a sanction, par définition. Mais l’autre question à se poser au vu de cette succession de dossiers, c’est : comment se fait-il que des directeurs commerciaux qui se battent entre eux depuis dix, vingt ou trente ans, au sein de sociétés qui s’affrontent, elles, depuis cinquante ans, sont amenés à se retrouver dans des sous-sols de restaurants pour échanger des données confidentielles et se mettre d’accord sur les prix ? La réponse, c’est que les industriels n’y arrivent plus, qu’ils sont en train de se faire laminer et que c’est la dernière solution qu’ils trouvent pour continuer à faire tourner les usines. Ce n’est pas l’appât du gain qui les pousse au cartel, c’est qu’ils n’ont pas d’autre moyen pour survivre, pour échapper au pouvoir absolu de la distribution. Je me demande si l’Autorité de la concurrence a vérifié si les produits concernés étaient rentables pour les industriels. C’est pourtant la clé !

Le président de l’Autorité de la concurrence estime que si les industriels veulent être plus forts, ils peuvent fusionner.

J’avais compris que la mission de l’Autorité de la concurrence était de défendre les consommateurs. Est-ce dans leur intérêt qu’il n’y ait plus que des mastodontes ? Que penserait-elle des abus de positions dominantes qui en découleraient ? Faut-il que ce soit le président de Nestlé France qui défende les PME ?

L’Autorité de la concurrence et la DGCCRF sont-elles moins sévères avec les distributeurs ?

Cela fait sept mois que les premiers rapprochements entre centrales d’achat ont été annoncés, et l’Autorité n’a toujours pas rendu sa décision sur le sujet, laissant passer la période cruciale des négociations tarifaires annuelles. C’est stupéfiant ! Quant à la DGCCRF, j’ignore si elle est efficace contre les écarts de comportement des distributeurs, car ses éventuelles amendes n’ont pas été médiatisées, à l’inverse de celles infligées aux industriels par l’Autorité de la concurrence, toujours prompte à prendre parole contre les industriels. En termes de communication, il y a deux poids, deux mesures.

La loi doit-elle évoluer ?

On peut mettre en place un nouvel arsenal législatif, il y aura toujours des contournements possibles. Il faut commencer par appliquer les lois existantes. Elles sont très claires, pour la durée des négociations tarifaires, par exemple. Il faut que les gendarmes fassent leur travail. Si les agents de la DGCCRF, ou les journalistes, s’étaient rendus le samedi 28 février au soir (clôture légale des négociations) sur le parking des centrales d’achat des distributeurs, dans les banlieues de Paris, ils auraient compris que quelque chose ne tournait pas rond. Que penser d’une situation où le commercial se retrouve à attendre dans un box, à 23 heures, soumis à une pression digne d’une garde à vue ? Par ailleurs, il est surprenant que les distributeurs refusent de signer des chartes de bonnes pratiques avec les industriels, alors que nous en signons avec les agriculteurs.

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