Quand les caméras partent, Michel-Edouard Leclerc se lâche sur la filière agroalimentaire

Michel-Edouard Leclerc a un problème avec l’agroalimentaire et il le fait savoir. Dans une interview au magazine LSA du 26 mai 2016, le chantre de la guerre des prix s’en prend violemment à notre filière, coupable selon lui de ne pas se laisser faire quand la grande distribution lui impose une baisse des prix à marche forcée et menace gravement la survie de milliers d’emplois.

« C’est pas moi, monsieur, c’est les autres ! »

Comme toujours avec le président du deuxième groupe de la grande distribution en France, chacun en prend pour son grade et rien ne peut lui être reproché. Les agriculteurs ont une offre « tellement en retard qu’il faut aller la chercher chez nos voisins européens ». Chez les producteurs agroalimentaires, « les gros se sont planqués derrière les petits ». Les représentants des producteurs de tous horizons (FNSEA, ANIA, Coop de France) forment une « alliance contrenature ». Michel-Edouard Leclerc ne fait pas dans la dentelle pour régler ses comptes avec ceux qui ont osé le contredire. Il traite par exemple l’Association Nationale des Industries Alimentaires d’« obscène » et l’accuse de « profiter du désarroi des agriculteurs ».

Ces attaques caricaturales de la part du représentant le plus écouté de la grande distribution mériteraient qu’on les ignore si elles n’étaient pas si néfastes dans la situation actuelle pour la survie de milliers d’agriculteurs et la défense de l’emploi de centaines de producteurs agroalimentaires. Que dire de ce coup envoyé aux agriculteurs qu’il a prétendu défendre, comme beaucoup de dirigeants de la grande distribution, pendant la crise du porc mais qu’il lâche aujourd’hui au profit de leurs voisins européens plus « compétitifs ». L’industrie agroalimentaire est loin d’être parfaite sur cette problématique, mais les engagements de Nestlé envers le porc français, eux, sont tenus, et plus que jamais assumés même quand les caméras de télévision sont parties !

Une compassion vite oubliée pour les sinistrés de la crise agroalimentaire

On passera sur le procédé discutable qui vise à tenter de monter les uns contre les autres les membres d’une même filière, qui expriment de façon différente mais avec la même sincérité criante leur angoisse devant la déstabilisation d’un pan entier de notre économie. On aura plus de mal à comprendre, en revanche, le cynisme coupable qui amène M. Leclerc comme d’autres dirigeants de sa filière à balayer d’un revers de main les trois années de crise que nous venons de vivre : « Après tout, trois ans de baisse relative après cinquante ans de hausse, ce n’est quand même pas la Berezina ! ». Si, messieurs les distributeurs, c’est la Berezina. Ces trois ans que nous venons de vivre, comme dans toute guerre, ont laissé des morts : des entreprises, beaucoup, mais tant que vos prix sont moins chers, vous vous souciez peu de l’offre. Des hommes et des femmes, aussi, notamment chez les agriculteurs.

Et Nestlé dans tout ça ? J’entends déjà les distributeurs me rétorquer : « un grand patron d’une grande multinationale qui s’apitoie sur plus « petit » que lui : quelle hypocrisie ! ». N’en déplaise à certains, tous les membres de la filière sont dans le même bateau. Et cette attitude systématique de la grande distribution qui s’exonère de toute responsabilité dans la dépression où se trouve l’agroalimentaire ne fait que renforcer notre résolution commune. Au-delà, tout citoyen, et j’en suis un, doit se sentir concerné par l’avenir de l’alimentation et de l’agriculture française. Tout citoyen doit pouvoir s’indigner quand la grande distribution affaibli jour après jour un monde d’excellence et de savoir-faire au nom de la sacro-sainte baisse des prix. Enfin, je préviens : l’alliance « contrenature » des agriculteurs et des producteurs agroalimentaires ne pourra pas rester les bras croisés pendant qu’on se défausse systématiquement de leurs difficultés.

 

P.S. L’alliance contrenature s’élargit avec le Conseil Economique, Social et Environnemental qui sous la plume du syndicaliste CFDT Albert Ritzenthaler a publié un rapport et des propositions pour réformer les circuits de distribution des produits alimentaires, et dénonce en particulier l’état des négociations qu’il souhaite réformer par des propositions concrètes sur lesquelles je reviendrai ici.

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