Le prix vise d’autres proies

Cela fait déjà 4 ans que je persévère sur ce blog dans la dénonciation de la « guerre des prix » et la déflation qui mobilise la distribution. Après avoir été relativement seul à agiter mon drapeau blanc, j’ai suivi une évolution dans les mentalités, une prise de conscience dont nous avons vu un premier aboutissement, à confirmer, avec les États Généraux de l’Alimentation et la loi qui les a suivis.

En tant que vétéran, j’ai appris à me méfier des effets d’annonce. J’ai aussi appris à écouter mes éclaireurs qui m’informent des prochains champs de bataille, des prochains vainqueurs et vaincus.

Depuis quelques mois, la guerre des prix fait des dégâts sur des nouveaux terrains. Elle change de victimes. Cette quête sans fin du toujours moins cher, que certains nous présentent comme vertueuse pour l’intérêt du consommateur et le dynamisme du secteur de la grande distribution, est en fait en train de la tuer à petit feu. Les braises sont allumées chez Auchan, Carrefour, Casino, qui nous annoncent les uns après les autres des cessions de magasins, des suppressions massives de postes. Ils nous disent aussi que c’est plus par « survie » que par « appétit » qu’ils ont dû encore cette année exiger des baisses de prix conséquentes aux producteurs agricoles et alimentaires.

Les modes de vie changent et avec eux les fréquentations des consommateurs. Des concurrents montent en gamme, des géants du numérique débarquent. Si la guerre des prix n’excuse pas l’absence d’anticipation, elle explique en revanche les difficultés d’investissement, la lenteur des transitions. Quand votre quotidien est de vous acharner dans les tranchées des prix bas et des promos spectaculaires, il reste peu d’énergie, de lucidité et encore moins de moyens pour préparer l’avenir !

Je ne vois pas qui aujourd’hui peut être content, voire heureux, de la tournure que prend cette longue déflation. Je pense même que les docteurs Frankenstein de la LME, même s’ils ne l’avoueront jamais, commencent à prendre conscience des réalités futures.

Nous, producteurs alimentaires, ne nous en réjouissons pas, loin de là. Les difficultés de nos clients nous sont toujours répercutées. Les emplois qui disparaissent ne sont jamais une bonne nouvelle, surtout s’ils sont remplacés à terme par des algorithmes. Enfin, l’instinct de survie conduit souvent à des erreurs. La nouvelle bataille, celle du bio, qui a commencé entre les distributeurs a tout d’un mirage. Il y a tout à craindre que ce soient les consommateurs et les agriculteurs qui le paient : par une qualité moindre pour les premiers et par un prix dérisoire versé aux seconds qui parient sur le bio pour faire leur transition écologique.

Nos clients oublient que nous vivons dans la même filière !

Cet épisode est un recommencement. La guerre des prix change de victimes parce qu’elle n’a jamais eu et n’aura jamais de vocation constructive. Certains distributeurs s’en rendent compte, tardivement. D’autres s’en rendront compte à leurs dépens quand après Lidl et Aldi, ce sera Amazon, Ali Baba ou d’autres qui viendront les prendre à leur propre jeu en leur rachetant leurs magasins.

Enfin, pour terminer, permettez-moi d’évoquer Pierre Desproges qui citait les paroles d’un enfant appelant la 1ère Guerre mondiale : « la guerre contre les Allemands et les Français ». La guerre des prix n’est décidément pas la guerre « entre », mais la guerre contre les agriculteurs, contre les producteurs…, contre Casino, Auchan, Carrefour, Système U, Intermarché et Leclerc !

Nous devons tous nous imposer la paix !

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