“Il faut un sursaut des industriels français” – Interview à “L’Usine Nouvelle”

Cette interview est consultable sur le site de l’Usine Nouvelle : https://www.usinenouvelle.com/article/il-faut-un-sursaut-des-industriels-francais-annonce-richard-girardot-patron-du-syndicat-de-l-agroalimentaire.N758569

 

L’Usine Nouvelle – La loi Alimentation a été votée le 2 octobre. Quel bilan tirez-vous de ce texte ?

Richard Girardot – Les états généraux de l’alimentation ont représenté une opportunité pour tous les acteurs. C’est la première fois qu’industriels, producteurs, distributeurs et même consommateurs se retrouvaient autour d’une même table. Toutes les parties prenantes ont mis beaucoup de ressources et d’énergie à disposition. Reste maintenant à savoir si l’on arrivera à se saisir collectivement de cet outil pour faire évoluer l’agroalimentaire français. Le résultat dépendra de l’application du texte. Cette loi était indispensable, mais tant que les ordonnances n’ont pas été adoptées, il est trop tôt pour faire un bilan. Pour résumer, aujourd’hui, tous les acteurs de l’agroalimentaire sont sur un plongeoir et attendent pour se jeter à l’eau. Malheureusement, nous sentons des hésitations de toutes parts. Il faut pourtant un changement d’état d’esprit.

Quelles sont les hésitations des industriels ?

À l’Ania, nous disposons d’un observatoire des négociations commerciales qui nous donne des indications sur les questions et les craintes de nos membres. Les premiers signaux indiquent que le climat de confiance est fragile. La loi ne sera probablement pas promulguée avant le début des prochaines négociations commerciales, en novembre. On aurait pu espérer que l’esprit collectif, qui a animé les états généraux de l’alimentation, prévale lors cette prochaine étape. Pourtant, la question qui préoccupe les industriels est de savoir comment les distributeurs vont réussir à contourner la loi.

Qu’est ce qui a rompu ce climat de confiance ?

Cela a commencé alors que les états généraux de l’alimentation n’étaient pas encore clos. Quelques mois après le début des discussions, des enseignes ont pratiqué des promotions incroyables, totalement contre l’esprit des ateliers. Aujourd’hui, certains acteurs de la distribution semblent désapprouver le texte voté, sans pour autant faire preuve d’une opposition ordonnée. Mais compte tenu de leur poids, ils peuvent déséquilibrer le processus. Résultat, les industriels sont au milieu du gué.

Les marges de l’industrie agroalimentaire française ont diminué de près de sept points depuis 2013. Comment expliquer ce recul ?

La distribution française est la seule en Europe dont 50 % des membres sont indépendants. D’un côté, il y a des acteurs qui répondent à des actionnaires et sont soumis aux obligations de résultat, de l’autre, il y a des acteurs indépendants, libres, flexibles avec une capacité de réaction très rapide, et la possibilité de vendre quasiment à perte. Conséquence, la distribution peut faire ce qu’elle veut, quand elle le veut et cela concourt à la pression déflationniste exercée sur les prix depuis 2013. La compétition sauvage entre distributeurs a détruit 6 milliards d’euros en cinq ans. On ne pouvait plus continuer comme cela !

Le relèvement du seuil de revente à perte et la fin des promotions peuvent-ils changer la donne ?

La fin des promotions et l’encadrement de la vente à perte sont deux mesures urgentes et nécessaires. Mais le cœur de la loi Alimentation repose surtout sur l’inversion de la chaîne de valeur et notamment sur la manière de mieux rémunérer l’amont. Les bénéfices liés au relèvement du seuil de revente à perte et à l’encadrement des promotions vont-ils ruisseler jusqu’aux producteurs ? La suppression des promotions va donner de l’air aux industriels mais que restera-t-il pour les producteurs ? Ces questions n’ont pas encore été abordées.

Comment expliquer les difficultés des entreprises françaises à l’export, notamment face à leurs concurrents italiens ?

Les Italiens chassent en meute. Ils s’unissent pour aller conquérir de nouveaux marchés. Les Français n’ont pas cette culture. À l’échelle nationale, on observe une compétition entre les régions, une rivalité entre les terroirs. Sur le plan international, les différents acteurs ne sont pas alignés derrière le logo “France”. Alors que c’est la solution. C’est ce qu’ont compris un certain nombre d’acteurs des vins et spiritueux, à l’image des producteurs de Cognac. Après avoir été longtemps écrasés par le whisky, leur réaction collective leur a permis de développer la valeur ajoutée de leur produit. Le succès mondial du Cognac est l’illustration de l’efficacité de la chasse en meute et nous montre qu’au-delà de la réflexion, il est nécessaire de faire preuve d’une unité d’action.

Comment insuffler un esprit collectif à l’agroalimentaire ?

Il faut compter sur un sursaut des industriels français. Début 2019, le premier magasin Eataly va ouvrir en France, au cœur de Paris. Quand les acteurs français vont voir s’ouvrir un supermarché dédié à l’agroalimentaire italien, rempli exclusivement de produits de TPE-PME transalpines, cela va probablement créer un choc. On pourra ensuite imaginer de voir naître un projet similaire autour des produits français. Le Salon international de l’alimentation sera également une étape décisive, car on y voit de plus en plus de stands internationaux et de moins en moins de stands français. C’est pour cela que l’Ania se mobilise.

Les consommateurs demandent plus de transparence aux industriels. Cela se traduit notamment par le succès d’applications type Yuka. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?

Contrairement à une idée diffusée par nos détracteurs, l’Ania ne s’est jamais opposé au Nutri-score. Nous avons laissé la liberté à chacun de nos adhérents de faire ce qu’il veut. Aujourd’hui, le succès des applications type Yuka prouve que le consommateur est en train de passer à une vitesse supérieure dans sa demande de transparence. Il est de notre devoir de lui répondre. C’est pourquoi nous allons lancer une base de données universelle en novembre. Numalim sera remplie par les fabricants et contrôlée par les pouvoirs publics. Elle regroupera des informations sur la composition des ingrédients bien sûr, mais aussi sur l’origine, les modes de production, nous permettant d’aller encore plus loin en matière de traçabilité…

Vous parlez de mode de production. Les attaques contre les élevages, les bouchers… sont de plus en plus nombreuses. Quelle est votre réaction face à cette explosion de violence ?

Il s’agit d’actes sectaires, menés par des groupes minoritaires mais très actifs. Pour y répondre, il faut une prise de conscience des industriels de la viande, une réaction rapide sur la demande de transparence des consommateurs. Cela va passer par plus de pédagogie, de communication et peut être même la diffusion de preuves.

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