Crise agricole : 5 milliards de perdus pour eux, pour vous, pour nous, pour tout le monde ?

L’agriculture française va subir des pertes de 4 à 5 milliards d’euros en 2016 selon le principal syndicat des exploitants, la FNSEA[1]. Ce rappel brutal qui intervient au cœur de l’été passera sûrement assez inaperçu dans une actualité qui a laissé passer la crise agricole depuis quelques mois. La crise agricole, elle, n’est pas passée.

Pire, ce n’est pas simplement une crise agricole. C’est une crise économique qui aura un impact bien plus grave que ces milliards d’euros perdus par plusieurs dizaines de milliers d’exploitations. Ce sont des milliards perdus pour eux, oui, mais aussi pour vous, les consommateurs, pour nous les industriels. Je pense que dans une situation pareille, chacun a le devoir de s’exprimer et d’identifier de son point de vue les blocages qui maintiennent cette crise permanente depuis trop longtemps.

Pour eux

Les agriculteurs n’avaient jusqu’ici pas été épargnés par les contraintes économiques qui pèsent sur leur filière, à savoir une concurrence internationale exacerbée associée à la guerre des prix imposée par la grande distribution, le défaut d’organisation de certaines filières ou encore les incertitudes sur le futur des aides européennes. Les contraintes climatiques, éternelles angoisses du monde agricole, ont durement frappé cette année, notamment pour les céréaliers.

Pour des exploitations massivement endettées, proches de la faillite, c’est une catastrophe. C’est la promesse d’au moins une année supplémentaire de galères avec des recettes largement inférieures aux dernières années et des échéances à renégocier en urgence.

Pour tous, c’est la douleur de voir des mois de travail, de préparation, de soin et d’efforts abîmés par le temps, oui, mais pas seulement.

Pour vous

Nous, français, sommes tous des fils, amis, voisins, familiers d’agriculteurs. Cet été, nous sommes tous partis de nos villes pour rendre visite à la France rurale, celle des territoires entretenus en grande partie par l’engagement des agriculteurs.

La production agricole française recule face à ses concurrents internationaux. La France va perdre sa place de leader européen des exportations en blé tendre au profit de l’Allemagne dès cette année.

La production agricole française recule aussi chez nous, dans nos cuisines, parce qu’elle recule dans nos supermarchés. Pourquoi elle recule ? Parce que le modèle actuel de rapport de force ne permet pas aux petits producteurs de tenir dans l’incertitude et la négociation à la baisse de leurs prix. Pour vous, c’est la double peine. Les prix n’ont pas baissé à la caisse. La qualité et la diversité, si. Ces pertes pour les agriculteurs, vous en subissez les conséquences dans votre alimentation au quotidien.

Pour nous

Les marques de Nestlé ont une relation forte avec les familles françaises, depuis toujours. Notre engagement passe d’abord par une garantie de qualité des produits que nous proposons. La purée Mousline nous raconte quelque chose d’abord par son goût issu des pommes de terre récoltées et rigoureusement sélectionnées chez des producteurs à moins de 50 kilomètres de nos usines. Notre relation avec les agriculteurs n’est pas qu’un rapport acheteur-vendeur. Ce sont nos partenaires de base, dont le savoir-faire est un élément clé de la qualité de nos produits.

L’engagement des industriels de l’agroalimentaire envers les agriculteurs français n’a pas toujours été irréprochable, je ne m’en suis jamais caché. Mais notre prise de conscience a été très rapide ainsi que la décision d’agir pour les filières. J’ai détaillé ici et à la radio au mois de février nos engagements pris de longue date envers la filière porcine[2]. Je pourrais parler aussi de ce que nous faisons pour la filière laitière ou céréalière. L’aggravation de la crise agricole est une très mauvaise nouvelle pour notre filière et nous retournerons à chaque fois qu’il le faudra nous asseoir avec les producteurs pour trouver de nouvelles actions gagnant-gagnant.

Pour qui ?

La guerre des prix n’aura pas de vainqueur, n’en déplaise à ceux qui y en font l’alpha et l’omega de l’intérêt du consommateur, mais que des perdants. A court terme, on pourrait penser que la grande distribution y trouve son intérêt. Quand les producteurs sont en difficulté, ils sont plus faciles à faire plier pendant les négociations[3], plus préoccupés par leur survie que par les éventuelles actions à entreprendre contre les déréférencements abusifs et dévastateurs. Il y a eu de la part de certains dirigeants de la grande distribution beaucoup d’annonces au pic de la crise (médiatique) agricole. Certains dirigeants, comme les présidents de Carrefour et de Monoprix[4], ont même condamné la guerre des prix, appelant à sortir de cette spirale déflationniste. Le président de la FNSEA, M. Beulin a appelé les industriels à négocier « avec la grande distribution pour valoriser nos propres produits ». Il s’agit effectivement d’un des nœuds du problème que je connais bien, en particulier sur la question des négociations. Cependant, pour redonner une perspective de développement à moyen et long terme, il sera nécessaire de nous associer, nous industriels, avec la grande distribution, à la (re)fondation des filières agricoles sans laisser qui que ce soit sur le bord de la route… C’est un chantier qui doit avancer en parallèle de la recherche de solutions immédiates à cette crise qui n’en finit pas, et ceci bien au-delà des polémiques inutiles et stériles et petits intérêts des uns et des autres.

[1] http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/selon-la-fnsea-le-deficit-de-l-agriculture-atteindra-4-a-5-milliards-d-euros_1820336.html

[2] http://richardgirardot.fr/europe-1-richard-girardot-rappelle-les-engagements-de-nestle/

[3] http://richardgirardot.fr/negociations-un-an-apres-rien-na-change-nous-savons-par-quoi-commencer/

[4] http://richardgirardot.fr/le-president-de-monoprix-denonce-la-guerre-des-prix/

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